La sorcière noire.
Elles soufflaient. Parce qu’elles avaient beaucoup couru. Par monts et par vaux. De villes en villages. Toujours poursuivies par la vindicte et l’opprobre.
Elles soufflaient pour éteindre les braises, qu’elles attisaient sans cesse, par leur simple existence. Jusqu'à leur dernier souffle de vie.
Sorcières ! Au bûcher ! A mort ! Criait la rue.
C’était une époque mal venue de l’humanité, ou quelques différences vous valaient la plus fatale des déchéances.
Une époque comme celle d’un lointain moyen-âge, qu’on nous avait appris à l’école. Un temps de chasse brutale et de condamnation violente, de celles et de ceux qui refusaient de réfléchir, ou de se comporter, en fonction de ce que le récit officiel avait dicté de vérité indépassable. Pour chacun et pour chacune.
Comme une pensée sourde.
Nous étions revenus à l’époque des nations, des nationalismes et des identités. A celle des sorciers et des sorcières, traqués, parce ce qu’ils n’étaient pas « comme nous ». Il fallait les capturer et les assassiner.
Non qu’ils s’employaient à empoisonner leur entourage. Ni à psalmodier d’obscures incantations dédiées à démons hideux. Ils ne forniquaient pas, non plus, avec les ombres froides et repoussantes de la lune, au centre de pentacles tracés avec le sang d’animaux sacrifiés.
Nous vivions dans une société qui avait choisi de se protéger de la différence et de la pauvreté. Elles avaient porté la faute originelle, jusque sur nos terres. Elles en furent jugées, tuées et enterrées.
Sorcière ! Au bûcher ! A mort ! Criait la rue.
L’enfant noire et sa mère adoptive.
Elle, qui souffrait. Parce qu’elle avait beaucoup pleuré. Parce qu’elle avait tant espéré. Parce qu’elle refusait de se cacher. Sa seule erreur ? Avoir fait preuve de compassion. Avoir sauvé cette enfant de la noyade. L’avoir nourrie. L’avoir choyée. Cette migrante du diable africain.
-Ces déesses ! Dira-t-on d’elles, quelques cinq cent ans plus tard.
Car oui. Les fanatiques les mirent à mort. Oui, la cruauté gagna. Et la bêtise triompha.
Mais leur mémoire resta. Et se propagea, à travers les époques et le temps. Comme les braises qu’elles avivèrent, cette nuit là, pour nous parvenir, enfin, portées par le vent du monde.
Et recréer l’histoire.
